Dessine-moi une ville d’enfants : quels liens entre exclusion de l’espace public et exclusion de la prospérité ?

Florence Meyer, spécialiste en aménagement du territoire et Martine Kurth, secrétaire générale de l’Artias

De leur chambre à la place de jeux, en passant par la cour de récréation, les enfants vivent aujourd’hui en ville sans être véritablement inclus dans l’aménagement de l’espace commun : la rue est monde d’adultes et de voitures, potentiellement dangereuse ; les espaces libres qui permettent d’inventer des mondes se font rares, remplacés par des grues et des chantiers.

Les enfants occupent très rarement le terrain public et disparaissent aux yeux de celles et ceux qui ne vivent pas une vie privée ou une vie professionnelle avec eux. Or, ne pas voir d’enfants, c’est ne pas y penser. Ne pas y penser, c’est ne pas tenir compte de leurs réalités, de leurs besoins, de leurs envies au niveau des politiques publiques.

Aujourd’hui, les enfants sont absents des grandes politiques publiques et il n’est même pas certain qu’ils existent vraiment dans les politiques de lutte contre la pauvreté. Pourtant, ils sont largement surreprésentés dans les statistiques sur la pauvreté et la précarité.

Et si on envisageait de leur donner la parole, afin de mieux partager l’usage de la ville et des espaces publics ? Et si les enfants occupaient la rue au même titre que les voitures, se rendant visibles et incontournables ? Et si partager équitablement le territoire physique ouvrait la voie à une prise en considération concrète des enfants et de leurs vies ? Et si laisser les enfants sortir de l’ « invisibilité » participait à garantir une meilleure égalité des chances, à lutter plus efficacement contre l’effritement du lien social, à redonner du sens à la cohésion sociale ?

Lutter contre la pauvreté des enfants a un coût : accepter une véritable participation sociale des enfants et recalibrer la répartition du pouvoir entre les générations

Philip Jaffé, docteur en psychologie, directeur du Centre Interfacultaire des Droits de l’Enfant (CIDE), UNIGE

Qu'un enfant sur dix soit pauvre dans l'oasis de richesse qu'est la Suisse est surprenant ! Que cette situation ne déclenche pas une priorité nationale pour y remédier l'est encore plus ! Par ailleurs, il n'est pas nécessaire d'être futurologue pour comprendre les effets humains intolérables humains et le coût financier énorme des vicissitudes néfastes, à court, à moyen et à long terme, pour les enfants eux-mêmes et pour la société helvétique toute entière.

Pourquoi accepter le risque d'une désaffiliation sociale pour un si grand nombre de concitoyens? Est-ce un rêve de penser que les enfants suisses puissent se développer harmonieusement en bonne santé, dans la paix et dans la dignité? Parmi les remèdes, une meilleure application des obligations de la Suisse en matière des droits de l'enfant et une mobilisation en faveur de la reconnaissance des droits civiques et culturels des enfants... et surtout une stratégie soutenue pour amener les enfants suisses à une véritable participation à la vie socioculturelle de leur pays. Le coût de cette transformation est-il trop élevé pour la mentalité helvétique?

La culture, pour tous et pour chacun

Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, responsable du département de psychologie clinique, institut Paoli-Calmettes, Marseille

Pour tous aujourd'hui, chercheurs en SHS (Sciences humaines et sociales) et institutionnels, le doute n'est plus permis. Le sens des pratiques culturelles demeure essentiel à la construction de soi et à l'établissement des références communes « au monde » (Michel de Certeau, 1993). Le lien social est en effet possible si et seulement si les individus peuvent donner une signification à « leurs choix existentiels » par l'intermédiaire d'un contexte culturel (Jean Caune, 2006) et seules les expériences langagières et esthétiques permettent d'échapper à l'enfermement de l'individu dans sa communauté d'origine (fratrie, famille, ethnie, etc.).

La culture est plus qu'une « médiation symbolique du lien social » (Bernard Lamizet, 2002), elle est partie intègre et indivisible de l'humain. L'accès à la culture devrait de fait prétendre à l'universalité et à la gratuité. N'est-ce pas ce qu'André Malraux proclamait en France, en 1967, au sujet des missions du ministère de la Culture nouvellement créé : « La culture sera gratuite ». Aujourd'hui, cette prophétie s'est-elle réalisée et cette culture gratuite, pour tous, a-t-elle été mise en place par les politiques publiques et a-t-elle pu jouer son rôle dans la construction de liens relatifs à la cohésion d'une société? 

Force est de constater, et toutes les analyses contemporaines tendent à l'établir, que les publics désignés d'un équivoque euphémisme comme éloignés, empêchés, défavorisés précaires,... - l'utilisation de ces termes induit déjà des réflexions – rencontrent des freins majeurs dont la force et la diversité sont reconnus, pour accéder à la culture.

Dès lors, comment comprendre les discours qui se rattachent à ces nouvelles exclusions, comment établir les ressorts de ces discriminations, comment redéfinir les missions voire les intentions des dispositifs d'accompagnement? Enfin, comment permettre que l'accès à la culture pour tous et pour chacun, métaphore du « vivre ensemble » et non plus de « l'entre-soi », puisse redevenir un vrai outil de cohésion sociale et ainsi participer au déclin de cette terrible notion de haute et basse culture (Bourdieu, 1979) qui divise et exclue?